L’Epître d’Othéa : le manuscrit de Beauvais

Les cycles iconographiques décorant les somptueux manuscrits de la BNF et de la British Library ont offert des modèles, qui ont été repris dans plusieurs exemplaires de l’Epistre. Néanmoins, les manuscrits conservés à Beauvais (BM09) et à Oxford renferment de nombreux dessins présentant des similitudes iconographiques marquées, qui diffèrent des miniatures illustrant les manuscrits de présentation.

L’article d’Anne-Marie Barbier examine les raisons pour lesquelles elle pense qu’il a dû exister un cycle iconographique partiellement distinct des cycles conservés dans les manuscrits de la BNF (606) et de la British Library (Harley 4431).

Les manuscrits Français 606 et Harley 4431 ont été produits sous la direction de l’auteur qui dédia le premier au duc d’Orléans et le second, à la reine Isabeau de Bavière. Leurs cycles complets d’illustrations ont donné naissance à une tradition iconographique dont l’influence est perceptible sur les miniatures de plusieurs exemplaires.

Cinq exemplaires enluminés de l’Epistre d’Othea remontant aux deux premières décennies du XVe siècle nous ont été transmis. À la différence du manuscrit BNF, sans doute le plus ancien, qui ne contient que l’Epistre, trois des quatre autres exemplaires appartiennent à des recueils conçus par Christine pour présenter ses écrits, ce qui était également le cas du manuscrit Français 606.

Les cycles complets de miniatures qui ornent les manuscrits Français 606 et Harley 4431 ont retenu l’attention des chercheurs. Dès 1937, Lucie Schaëfer a présenté une description précise des cent une miniatures illustrant le texte de l’Epistre transcrit dans le manuscrit Harley 4431. Plusieurs chercheurs ont mis en lumière l’implication de l’auteur dans la préparation de ces deux manuscrits. Christine a contrôlé la transcription du texte dans le manuscrit Français 606 et elle a, elle-même, copié le texte de l’Epistre dans le manuscrit Harley 4431. L’auteur a également participé à la conception des enluminures des deux manuscrits.

Dans sa thèse consacrée à la réception de l’Antiquité dans les principaux manuscrits enluminés de l’Epistre Othea, Charlotte Schoell-Glass explique les similitudes iconographiques observées sur quelques miniatures des manuscrits de Beauvais et Oxford, par l’existence d’un cycle iconographique dont elle postule la présence dans un exemplaire de présentation aujourd’hui perdu, qui aurait été offert par Christine à Philippe le Hardi, avant 1404.

L’existence d’un cycle iconographique perdu de l’Epistre Othea

Le texte de l’Epistre, copié sur les feuillets de parchemin du manuscrit Beauvais, BM 09, probablement vers 1410-1420, a perdu sa dédicace. Il est illustré d’un cycle fragmentaire de quarante-deux dessins tracés à la plume et à l’encre noire, sans doute exécutés lors de la décennie suivante. La présence d’espaces réservés indique qu’un cycle iconographique complet était prévu initialement. L’observation des miniatures permet de déceler l’usage de procédés de reproduction mécanique, vraisemblablement des poncifs.

L’étude comparée systématique des quarante-deux illustrations du manuscrit de Beauvais et de celles qui leur correspondent dans celui d’Oxford permet de constater que trente-six d’entre elles comportent des similitudes iconographiques plus ou moins profondes. Cependant, celles-ci n’entraînent pas une identité absolue. Ainsi, dans le second manuscrit, les costumes ont été mis au goût du jour. Par ailleurs, les paysages, montagneux ou vallonnés, ont été librement esquissés par les miniaturistes.

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Représentations de paysages dans le manuscrit de Beauvais

En outre, les architectures à deux dimensions du manuscrit d’Oxford contrastent avec les représentations architecturales qui, dans celui de Beauvais, suggèrent la profondeur de l’espace.

Représentations d'architectures dans le manuscrit de Beauvais

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Représentation d’architectures dans le manuscrit de Beauvais

Le nombre élevé de miniatures qui, dans les manuscrits de Beauvais et Oxford, comportent des similitudes iconographiques, alors qu’elles se distinguent des illustrations du manuscrit Français 606, incite à s’interroger sur le cycle iconographique qui leur a donné naissance.

Afin d’expliquer les similitudes observées, l’hypothèse la plus plausible consiste à penser que les miniatures présentant des ressemblances iconographiques dans les deux manuscrits tirent leur origine d’un modèle commun. Ce cycle iconographique, copié dans le manuscrit de Beauvais, était probablement contenu dans un manuscrit aujourd’hui disparu.

Des observations faites sur d’autres exemplaires de l’Epistre Othea renforcent cette hypothèse. Dix illustrations contenues dans le manuscrit conservé à la Bibliothèque municipale de Lille présentent des similitudes avec des miniatures des manuscrits de Beauvais et Oxford qui se distinguent de celles du manuscrit Français 606. Quatre autres manuscrits contiennent également des illustrations inspirées par ce même cycle iconographique.

L’étude comparative du cycle iconographique perdu qui se reflèterait dans les manuscrits de Beauvais et Oxford et du cycle conservé dans le manuscrit Français 606 est susceptible d’éclairer la signification des miniatures ornant ce dernier.

Dans son enseignement didactique, Christine présente Narcisse comme un contre-exemple que le jeune chevalier se doit de rejeter.

Représentation de Narcisse dans le manuscrit de Beauvais

Narcisse contemplant son reflet

Dans les trois manuscrits étudiés, l’Epistre et son illustration portent sur un sujet insolite : la crise de folie furieuse du roi Athamas. L’illustration, en accord avec le texte, présente Athamas comme le meurtrier de sa femme et de ses deux enfants.

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Le roi Athamas, meurtrier de sa femme et de ses deux enfants

Dans ce texte, Athamas est l’exemplum choisi par Christine pour mettre en garde le chevalier chrétien contre la colère, l’un des sept péchés capitaux. Des préoccupations politiques liées à la folie du roi Charles VI apparaissent en filigrane. Christine outrepasse ainsi les tabous qui interdisaient aux chroniqueurs de nommer la maladie du roi. En invitant le duc d’Orléans à regarder en face la situation politique engendrée par la folie de Charles VI, Christine s’engage dans une démarche audacieuse. Cependant, le recours à l’analogie laisse au destinataire toute liberté d’interpréter l’image, ce qui évite à l’auteur de déplaire au prince.

Ainsi les deux manuscrits conservés à Beauvais et Oxford sont-ils deux précieux témoins de l’existence d’un cycle iconographique de l’Epistre Othea, qui ornait sans doute un manuscrit aujourd’hui perdu. Ce cycle iconographique perdu a connu par l’intermédiaire de l’imprimerie, une large diffusion en France et en Angleterre. Ces images ont transmis à l’élite lettrée bourgeoise des préceptes moraux, énoncés à partir de l’allégorisation des mythes antiques. À ce titre, le cycle perdu a contribué de façon spécifique à la réception de l’œuvre.

Auteur : Anne-Marie Barbier,  Université Charles-de-Gaulle Lille-3

Référence papier

Anne-Marie Barbier, « Le cycle iconographique perdu de l’Epistre Othea de Christine de Pizan », Cahiers de recherches médiévales, 16 | 2008, 279-299.

 Référence électronique

Anne-Marie Barbier, « Le cycle iconographique perdu de l’Epistre Othea de Christine de Pizan », Cahiers de recherches médiévales [En ligne], 16 | 2008, mis en ligne le 15 décembre 2011, consulté le 13 décembre 2013. URL : http://crm.revues.org/11012  ; DOI : 10.4000/crm.11012

© Cahiers de recherches médiévales et humanistes

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